Pour l'honneur.
 
 
 

Roxanne, ou le sprint marathonien des jeux de boisson

Alex Ganivet-Boileau

Boire est une affaire d'adultes, certes, mais toujours faut-il savoir s'amuser, peu importe l'âge que l'on a d'étampé dans le front. Et c'est ainsi que les jeux de boisson ont toujours fait vibrer les tavernes au son de gros rires gras bien poisseux, entre deux tapes sur la gueule et trois faux-geignements de putains, de même qu'ils font encore vibrer les sous-sols en préfini du 450 où de jeunes prépubères s'efforcent de faire semblant de ne pas avoir l'air de trop regarder les brassières des jeunes prépubères et vice-versa, bières légères à la main, saouls après la deuxième seulement. Mais tous ces jeux de boisson, de coquins à ignobles, ne sont rien en comparaison à l'Absolue Matriarche et Reine Titanesque d'entre eux tous; et j'ai nommé Roxanne.

Le Mythe

On peut bien sûr se questionner sur les origines du jeu, qui tire toute sa puissance de la célèbre chanson du groupe rock anglais The Police. Métaphore sans équivoque sur la gloire féminine, la prostitution, le pelage de tamias et la beauté de l'Univers, le single tourna sur les ondes radio pour la première fois au printemps 1978, mais ne connut étrangement aucun véritable succès. Peut-être était-ce un sujet tabou. Dépourvu d'album et presque méconnu, le groupe de gendarmes crock-by-the-crook décide d'hypothéquer la face de Sting (Gordon Matthew Sumner de son prénom) pour s'envoler vers les USA où ils entament une tournée à bord d'une camionnette revampée, s'arrêtant dans chaque ville pour louer des instruments différents d'une fois à l'autre. Fort de cette expérience d'improvisation, le groupe prend confiance. Contre toute attente, la stratégie suicidaire fonctionne, et The Police connaît un succès fulgurant, à un tel point qu'il ira même jusqu'à tourner un vidéoclip dans un vestiaire de hockey, ce qui, pour l'époque, n'était pas peu dire. Au printemps 1979, soit un an après sa sortie initiale, Roxanne est rééditée et monte jusqu'à la 12e position du palmarès des ventes. L'Histoire venait d'embrasser la rouquine Roxanne.

Dans les sombres années 80, cette chanson semble avoir été la seule source d'espoir d'une génération entière de jeunes sédentaires arborant fièrement une moustache de duvet. Dans les bas couloirs du Collège Édouard-Montpetit à Longueuil, les Steve et les Kevin pouvaient enfin être fiers de leur chandail des Whalers, une Laurentide à la main et une 50 pas trop loin. L'un dans l'autre, et parce que 2 et 2 font quatre, l'écoute de la chanson accompagnée de gorgées de houblon s'insinua lentement mais sûrement en une discipline rythmée, dont les conséquences sont sans lendemain. Tous les éléments culturels menant à l'élaboration du jeu étaient enfin en place.

Le Concept

Malgré la fable séduisante susmentionnée, l'origine exacte du jeu reste nébuleuse. Ses règlements furent probablement transmis par bouche-à-oreille de party de sous-sol en party de sous-sol, ce qui explique les quelques versions différentes du jeu. Après tout, il faut bien savoir innover.

Le jeu fut publiquement révélé pour la première fois (du moins au Québec) par la traumatisante Chantal Lamarre, une femme semblant être constamment en choc maniaco-dépressif post-partum, jouxté d'un trip d'acide. C'est dans le cadre de l'une de ses fébriles chroniques à la défunte émission Le Grand Blond avec un show sournois que Chantal entraîna un Paul Houde hagard et un Marc Labrèche docile à venir s'installer sur un divan afin «d'atteindre un tout autre niveau de divertissement éthylique».

Le but du jeu est fort simple. Comme tous les autres jeux de boissons, il s'agit de consommer une substance alcoolisée (le plus souvent de la bière, de par son rapport qualité/prix normalement acceptable) à un moment précis convenu par l'ensemble des participants. En temps normal, c'est un last man standing, c'est-à-dire (vous êtes perspicaces!) que la dernière personne à abandonner gagne. Dans le cas particulier de Roxanne, la difficulté se situe dans le fait que la personne gagnante devra se rendre jusqu'au bout, coûte que coûte, vaille que vaille, sans quoi la compétition est caduque, et ce malgré le fait qu'elle puisse se retrouver seule en course après le premier sprint. Sans plus tarder, suffit le languir, je vous dévoile les règlements d'un Roxanne, le jeu de boisson par excellence, tels qu'ils furent dévoilés par Chantal Lamarre il y a de cela maintes lunes.

1) Il faut bien entendu se munir d'une version audio quelconque de la version originale de la chanson Roxanne par The Police.

Évitez les versions plus sensuelles interprétées par Sting en solo. Et surtout, évitez absolument la version massacrée du film Moulin Rouge, question de principe, de respect et d'honneur. À quoi bon boire en entendant chanter une femme à barbe?

2) Chaque participant doit avoir une bière format 341ml pleine à portée de la main.

Ceci dans le but que chacun parte avec la même quantité. Il ne faudra bien sûr pas prendre de trop grosses gorgées, mais nous y reviendrons.

3) Faire jouer la chanson. Tous doivent prendre une gorgée de bière à chaque fois que l'on entend «Roxanne».

Une personne doit être mandatée pour observer et attester que tous prennent de vraies gorgées. Cette personne aura le pouvoir d'éliminer quelqu'un qui ne ferait que se mouiller les lèvres.

Cela peut peut-être vous sembler anodin, mais vous devez savoir que la chanson contient pas moins de 26 Roxannes. Le début est un réchauffement où il n'y en a que quatre dans une minute, ce qui est un laps de temps plutôt décent, vous en conviendrez. Puis vient le premier sprint, avec 5 Roxannes en 18 secondes. Ça commence à être sportif. Attention! Le premier sprint se termine avec une feinte, et même les Roxanneurs avertis s'y font parfois prendre, dans le feu de l'action. Vous aurez ensuite droit à un relatif répit, mais prenez garde! Une murène dort sous la roche. Ne vous relaxez pas trop, car vous aurez à combattre les gaz des 5 Roxannes du premier sprint qui vous remontent dans l'œsophage, alors que d'autres Roxannes (deux) pointent à l'horizon. Et puis, l'apothéose. Le moment où l'on départit les Hommes des chochottes, les quelques instants qui donnent à ce jeu toute sa raison d'être, et toute la force de sa réputation: le sprint final. Car à peine les deux Roxannes borborygmiques post-premier sprint passés, le rythme s'accélère tel un claquement de fouet, comme un coup de fusil qui fend l'air, comme un train en béton qui vous percute la gueule. Vous devrez passer par pas moins de 15 Roxannes en un peu moins d'une minute. Calcul à l'appui, c'est un à toutes les 4 secondes. Les trois premiers passent bien, certes, mais vous voudrez pleurez vos tripes quelque part aux alentours du sept ou huitième. Ça frôle l'indécence. C'est à la frontière du surhumain. À noter que les deux derniers Roxannes sont en fade out, alors gare aux tricheurs! Il faut aller jusqu'au bout. C'est une question d'honneur...

Advenant que plus d'une personne serait encore disposée à ingérer de la bière après une telle épreuve, il suffit tout simplement de faire un deuxième round. Et là, vous allez vraiment vous marrer.

Bien sûr, ce jeu comporte son lot d'incertitudes, et il y a un risque pertinent de régurgitation, quoique ce n'en soit pas le but. La raison en est très simple: la bière fait roter, et lorsqu'un système digestif en reçoit 26 fois en trois minutes, la gorge se contracte pour fermer la boutique. Il peut donc y avoir des fuites. La difficulté de terminer un Roxanne réside donc, entre autres, dans le fait qu'entre chaque gorgée, la précédente a le désir de se transformer en rot, que vous devrez inévitablement réprimer sans quoi vous n'aurez pas le temps de prendre la suivante.

Les débats fusent souvent avant un Roxanne quant au type de gorgées qui doivent être prises. Idéalement, il faut pouvoir en prendre 26, mais une bouteille de bière en contient-elle vraiment autant? Disons simplement qu'une gorgée acceptable doit faire au minimum une demi-once (un demi-verre à shooter, si vous préférez...). En bas de ça, on parle d'un mouillage de lèvres, ce qui constitue une élimination. Le participant doit avaler sa gorgée avant d'entamer la suivante. Bien entendu, c'est au juge de vérifier tout cela. Vous aurez donc compris que la bouteille de 341 ml constitue la base d'une compétition amicale. Si chaque participant est en mesure d'en avoir deux, histoire d'avoir assez de carburant pour rallier l'arrivée, c'est encore mieux. Si toutefois vous planifier faire un Roxanne «officiel» digne de ce nom, vous devez vous remplir 26 shooters de bière que vous disposerez devant vous. Or, comme la plupart des citoyens ne disposent pas de plusieurs sets de 26 de ces verres, il est acceptable que chaque personne en ait 4 ou 5 devant elle, mais il sera dans ce cas important qu'une personne soit désignée pour remplir les verres, surtout pendant les sprints.

Il y a évidemment des variations a ce jeu, dont la plus répertoriée ressemble étrangement a une mutation de la Guerre des Clans. Cela consiste à diviser le party en deux groupes, chaque personne se prend une bière (vous intuitez) puis la chanson embarque. Un côté prendra une gorgée à chaque Roxanne, et l'opposé en prendra lorsqu'elle entendra «you don't have to put on the red light», qui est d'ailleurs articulé «wullallewellight» par Sting les 3/4 du temps. Or, cette version du jeu n'est pas très équitable, puisque la chanson comprend 24 red light comparé à 26 Roxanne. On peut pallier à cela en laissant l'équipe Roxanne sauter deux gorgées, mais pour l'esprit compétitif, on repassera. Ce n'est pas en passant un tour que l'on donne son 110%.

Autre possibilité: la technologie étant ce qu'elle est, un ordinateur lisant un format mp3 de Roxanne offre la possibilité d'accélérer à votre guise la vitesse de lecture de la chanson. Je vous laisse imaginer la suite.

Et pour les gaillards plus robustes ou les demoiselles plus coriaces, vous pouvez upgrader la boisson utilisée lors de votre Roxanne et tenter de vous envoyer 26 shooters de whisky derrière la cravate. Prévoyez un bout de plancher où vous pourrez passer les quatre prochaines heures.

Mais ce ne sera jamais comme la version originale d'un Roxanne, si simplement et merveilleusement bien résumée sur le site www.collegedowntime.com: «Play the song Roxanne and take a sip of beer every time you hear the name Roxanne...». Comme quoi il suffit d'y croire pour que cela devienne LE jeu de boisson dont vous ne pourrez vous passer. Il trône sur tous de par son rythme effréné, sa quantité imposante de bière ingérée en 3 minutes, le défi de retenir les rots émergeant après chaque gorgée, ainsi que par son incomparable capacité à mettre la joie dans la place. Son authenticité magique vous charmera à coup sûr. Amusez-vous bien!