Comparer et choisir.
 
 
 

Le choix d'un superhéros

Benoit Tessier

Imaginons un contexte fictif. Une société identique à la nôtre, avec comme seule différence, l'ordre des priorités sociales. Au diable la santé et l'éducation! Dans cette société fictive, la priorité est à la sécurité publique. Avec le climat inquiétant d'incompréhension qui pèse sur pratiquement l'ensemble de la planète, le scénario n'est pas si farfelu. Récemment, les citoyens de cette société ont élu un gouvernement qui avait fait la promesse audacieuse en campagne électorale d'imposer une taxe de 3% sur tous les produits et services dont le nom débute par la lettre J, ce qui inclut le «jambon», les «jantes de roues en aluminium» et les «jeux de boisson». Tous les revenus générés par cette taxe allaient être réinvestis directement dans le budget du Ministère de la Sécurité publique.

Le parti a été porté au pouvoir et la mesure a aussitôt été mise en place. Voyant la capacité financière de son ministère grandir à vue d'œil, et afin d'être en mesure de justifier au plus vite cette hausse exponentielle de budget devant l'Assemblée législative du pays/province/territoire/État/on s'en fout, le ministre de la Sécurité publique a lancé aux quatre coins du monde un appel d'offres pour une force de protection universelle, quasi infaillible et idéalement surhumaine. Les soumissions reçues ont été nombreuses et seule une étude rigoureusement scientifique parviendra à faire le meilleur choix.

Superman, Batman et Spiderman ont évidemment été les premiers à offrir leurs services. Le premier s'est vu retirer le contrat de protection de Métropolis il y a quelques années lorsqu'il a failli à sa tâche en n'empêchant pas les avions de rentrer dans les tours, ne sauvant ainsi pas la vie de la petite fille qui lui avait demandé un autographe au début du film. Apparemment, il était absent de la ville au moment de l'incident, encore en train de faire on ne sait quoi dans son penthouse au Pôle Nord. Humilié, Superman erre depuis ce temps autour de la Terre et dans ses environs. Les rumeurs disent qu'il tente par tous les moyens de mettre fin à ses jours, mais sans succès. C'est avec enthousiasme qu'il a répondu à l'appel d'offres. Ce nouveau défi semble le motiver.

Superman jouit de pouvoirs inégalés, offre protection et assistance à tous les citoyens, lorsqu'il est témoin de leurs malheurs. Il ne demande en retour qu'un emploi dans un quotidien de tradition libérale et un appartement dans un quartier branché. Ces faibles coûts pourraient éventuellement permettre au gouvernement d'exempter le jambon de la fameuse «taxe J», au grand plaisir des militants de la coalition Jambon à juste prix.

Batman, quant à lui, ne possède aucun superpouvoir, mais a à sa disposition un gadget différent pour chaque situation qui puisse possiblement lui arriver dans l'accomplissement de ses fonctions. Il ne travaille qu'entre 21h et 5h et fait peur aux enfants. Il conduit dangereusement et nargue les méchants avant de les neutraliser. Il est également instable psychologiquement et n'exclut pas de recruter éventuellement un jeune assistant, issu de la communauté étudiante locale. Batman présente tout de même un avantage notable par rapport à Superman ou à d'autres superhéros: il est branché. Il est possible d'appeler à son secours en tout temps, à l'intérieur de son quart de travail, à l'aide du Bat-signal, ou même encore du Batphone. En échange de ses services, Batman demande la destruction complète d'un quartier ouvrier afin d'y installer son manoir et sa Batcave. Il promet toutefois de verser un don de 100 000$ à un organisme venant en aide aux sans-abri.

Toujours dans la même catégorie, Spiderman semble manquer grandement d'expérience. Il se déplace rapidement, est très flexible, mais n'est capable de rien d'autre que d'emprisonner son adversaire dans une toile d'araignée. Certes, il peut créer des trampolines avec ses toiles, permettant de sauver la vie des gens qui tombent de haut ou encore d'amuser les enfants. Toutefois, il est très jeune et aurait sérieusement besoin d'un mentor. Spiderman demande aussi un emploi dans un quotidien, ainsi qu'une passe de métro gratuite à chaque mois...

Le ministre de la Sécurité publique a également reçu la soumission d'un certain Luigi. Tanné de s'emmerder tout seul chez lui parce que, depuis plusieurs années, paraît-il que «c'est Mario qui fait toute la job», Luigi recherche un nouveau défi. Sa candidature laisse toutefois perplexe. Il demande l'installation d'un réseau de tuyaux souterrains avec des embouchures à tous les coins de rue, ainsi que la légalisation du mosh. De plus, il ne semble pas très à l'aise dans les déplacements en trois dimensions et se contente trop souvent de sauter sur la tête de ses ennemis, en espérant ainsi régler le problème. Toutefois, comme son frère, il maîtrise l'art de ne pas tomber dans les craques de trottoir (voir autre texte) et peut à l'occasion acquérir la faculté de voler sur une distance plus ou moins grande ou encore de lancer des boules de feu qui sont nocives seulement pour les méchants.

À la grande surprise du ministre, l'Ordre Jedi a également répondu à l'appel et a offert de déménager l'ensemble de ses effectifs pour assurer la protection de cette société fictive. Désillusionnés face à l'absurdité de combattre un abstrait «côté obscur», les Jedi cherchent apparemment à se rendre utiles. Calmes, sages et sereins, les Jedi sentent les choses avant qu'elles n'arrivent. Ils sont armés et leur philosophie valorise l'altruisme. Au niveau des désavantages, ils passent leur temps à philosopher sur leur condition et carburent à l'aide de belles grandes citations qui ne veulent pas dire grand chose, un peu comme Jésus. Ils n'ont toutefois pas de moyens de transport, puisque les vaisseaux spatiaux, ça n'existe pas et l'architecture de leur temple risque de ne pas respecter les règles d'urbanisme de la capitale.

Finalement, quelques autres soumissions ont été reçues par le ministre, mais ont rapidement été écartées. On parle entre autres de Sonic, qu'on juge dangereusement hyperactif, des Power Rangers, qui détruisent pratiquement la moitié de la ville à chacun de leurs combats, des Ninja Turtles, qui sont tout simplement inefficaces et finalement d'Aqua Serge, qui n'a rien compris.

En conclusion, qui le ministre a-t-il choisi? Et bien, une compétition a été organisée entre tous les concurrents retenus pour aider le gouvernement à choisir. Et disons simplement qu'après qu'un Maître Jedi ait amputé les bras de Superman avec son sabre laser pendant que Luigi lui sautait obstinément sur la tête, la grogne populaire a forcé le gouvernement à abandonner le projet et tous sont rentrés chez eux. Obi-Wan a mangé le jambon.