|
||||
|
Le
quartier assassiné Alexandre Béland J'ai rendez-vous sous la nef de l'église Sainte-Anne, coin Wellington et de la Montagne. La vieille dame qui m'y accueille s'y trouve emmitouflée dans un châle, installée dans une chaise qui la berce tranquillement. Malgré son âge titanesque, une lueur vit encore dans son ?il, manifestant la force qui ne la quittera jamais et la rage qu'anime toujours en elle l'histoire qu'elle s'apprête à me raconter. Mary Griffin ne paraît pas ses quelques 247 ans. Bien avant que Mary Griffin arrive à Montréal, Jeanne Mance avait fondé l'Hôtel-Dieu et s'était vue attribuer par Maisonneuve un fief de 112 arpents, le fief Nazareth. C'était en 1654. Également connu à l'époque comme «La Grange des Pauvres», il servait principalement de ferme dont les profits allaient aux soins des patients pauvres de l'hôpital. Une quarantaine d'années plus tard, le quartier était déjà un endroit reconnu de beuveries et de débauche, malgré la récente construction de la chapelle Ste-Anne, et les environs devinrent également connus sous le nom de Quartier Ste-Anne. Puis un jour, à l'époque où Mary Griffin naissait à peine, le général anglais Amherst marcha sur le fief Nazareth pour aller s'emparer de la ville fortifiée de Montréal. Mary se souvient de Thomas McCord, un Irlandais lui aussi, qui en 1791, acquit le fief en entier de la part des soeurs de l'Hôtel-Dieu. Le nouveau propriétaire des lieux régna dès lors sur l'endroit comme un seigneur sur ses vassaux. Le terrain commençait sérieusement à prendre de la valeur, alors que l'idée de construire le canal de Lachine tout juste au sud flottait déjà dans l'air. Cinq ans plus tard, Mary Griffin parvint à convaincre l'associé de McCord, alors que celui-ci était parti en Irlande par affaires, de lui vendre le bail de façon illégale. Elle me dit ça en souriant. Immédiatement, elle élabora un plan des rues du quartier qui se trouve aujourd'hui entre la rue Notre-Dame et le canal, et entre Guy et McGill. Les revenus des loyers seraient partagés entre elle-même et les soeurs de l'Hôtel-Dieu. En 1814, la cour ordonna que Thomas McCord reprenne ce qui lui appartenait de droit. Il n'eut cependant d'autre choix que de conserver le plan élaboré par Mary, car à son grand dam, Griffintown avait dorénavant bel et bien commencé à vivre, et on y célébra la première parade de la St-Patrick le 17 mars 1824. Le 8 décembre 1854, l'église Ste-Anne où nous nous trouvons devint la fierté du quartier irlandais. Déjà, le quartier commençait à être reconnu comme une porte d'entrée en Amérique pour les immigrants qui fuyaient les conditions de vie misérables et la famine qui sévissaient en Irlande au début et au milieu du 19e siècle. Durant cette période, près d'un demi-million d'Irlandais firent le périlleux périple au-delà de l'Atlantique sur des embarcations qui mériteraient à peine le nom de bateau. La vie à Griffintown n'était pas énormément plus confortable que dans la patrie natale de ses habitants. Toutefois, ils y trouvaient là un sentiment de fraternité, et les opportunités d'emploi n'y ont pas manqué durant ce siècle, de la construction du canal de Lachine à celle du pont Victoria, en passant par les chemins de fer du Grand Tronc. Ces pièces maîtresses de l'infrastructure montréalaise sont l'héritage de ces premiers immigrants irlandais. De 1825 à 1840 environ, aussi étonnant et éloigné de notre réalité que ça puisse paraître, Griffintown était l'endroit le plus industrialisé du Canada, voire possiblement d'Amérique. L'une des premières grèves de travailleurs au Canada a d'ailleurs eu lieu à Griffintown, orchestrée par des ouvriers maltraités lors des travaux d'élargissement du canal de Lachine. Le travail ardu qui occupait la majeure partie du temps des Griffintowners trouvait sa consolation dans le puissant sentiment de communauté qui émanait du quartier. Malgré leur pauvreté, les résidents se soutenaient entre eux dès qu'un des leurs était dans le besoin. Naturellement, une collectivité tressée aussi serrée dans des conditions aussi rudes demandait plus de réconfort que la sympathie des voisins pouvait en offrir, aussi le stéréotype de l'Irlandais qui boit continuellement a connu une naissance des plus faciles. Les rues, les tavernes et les salons étaient animés nuit et jour, et malgré l'ambiance de party qui régnait souvent, l'abus de whiskey (qui se vendait 10¢ le gallon) avait ses graves conséquences, causant des accidents et provoquant un taux de criminalité débordant. On dit qu'il y avait à Griffintown, à l'époque, un magasin d'alcool par tranche de 160 habitants. On compte aujourd'hui une SAQ pour environ 8700 Québécois. C'est dire que la situation était loin d'être marginale. Pauvreté, hygiène douteuse, immigration massive avec des moyens mal adaptés… Où cela mène-t-il? Oui, à des épidémies de maladies horribles. En 1832, une épidémie de choléra liée à l'arrivée d'immigrants irlandais décima une partie de la population de Montréal. Certains Canadiens-Français en colère ont cru dur comme fer que c'était un complot des Anglais pour les exterminer en leur envoyant des Irlandais malades… Comme quoi ça ne change pas. Ils suggéraient même qu'on les envoie plutôt dans les Caraïbes pour remplacer les esclaves récemment affranchis. Plus tard, en 1847, lors d'une deuxième vague d'immigration irlandaise, les bateaux furent mis en quarantaine au large de Grosse-Île, non loin de Québec. On redoutait le typhus à bord, et on n'avait pas tort. Il existe aujourd'hui un mémorial sur la Grosse-Île, au souvenir de ces immigrants. La quarantaine ne fut cependant pas suffisante, et cette année-là, en plus des quarante à cinquante morts par jour sur les bateaux et du fait que déjà, le tiers des immigrants ne s'était pas rendu à destination, 6000 Irlandais de Griffintown furent frappés par le typhus. Un obélisque en leur mémoire a été érigé à l'emplacement de la fosse commune qui fut aménagée à l'occasion, tout juste à l'entrée du pont Victoria. Comme si ce n'était pas assez, il se trouve que Griffintown était principalement fait en bois de mauvaise qualité, et qu'une bonne partie du territoire était située sur des terres très basses. Conséquemment, des incendies ont fréquemment ravagé des portions entières des environs au cours du 19e siècle, dont le pire se produisit en 1852 quand un atelier de menuiserie prit feu, réduisant la moitié du quartier à l'état de cendres. Les inondations ont été la seconde conséquence de la configuration ingrate des lieux, submergeant une partie du territoire périodiquement. Malgré tout, le nombre d'Irlandais à Montréal augmentait de façon exponentielle, et vers le milieu du siècle, Griffintown comptait 30 000 habitants, faisant du quartier la plus vaste minorité anglophone du Bas-Canada. Ces gens eurent d'ailleurs une influence remarquable, à un point tel qu'en 1832, lorsque Montréal se dota de nouvelles armoiries, une oxalide y fut ajoutée pour symboliser la communauté irlandaise. Certains argumenteront que c'est un trèfle et non une oxalide, mais là n'est tellement pas le point. Vers la fin des années 1860, naturellement, la Confédération canadienne devint un sujet très chaud. L'arrivée de la Fraternité des Féniens, une sorte d'IRA nord-américaine qui militait pour une Irlande indépendante, causa bien des remous et des déchirements chez les résidents de Griffintown. Évidemment, le sort de l'Irlande leur était cher, mais ils faisaient face à une évolution historique de leur existence: ils pouvaient participer activement et avoir un rôle central dans la création d'un nouveau pays. Thomas D'Arcy McGee, qui allait devenir l'un des pères de la Confédération, se positionna comme porte-parole de la cause irlandaise au Canada et dénonça les actions des Féniens. Alors que la communauté de Griffintown était divisée sur la question, au point où de violentes manifestations éclatèrent le jour de la première élection de McGee au parlement, ce dernier prit une mesure dramatique pour atteindre son objectif en faisant paraître une publicité dans la Gazette de Montréal comportant une liste de sympathisants féniens, en les présentant comme des traîtres au peuple irlandais. Dix mois plus tard, après plusieurs tentatives d'assassinat, son initiative lui coûta la vie alors qu'il fut abattu à l'extérieur de sa maison à Ottawa. Malgré le fait que Griffintown prenait de l'importance et que son développement économique et industriel se soit accru durant la deuxième moitié du 19e siècle, la vie là-bas ne s'améliorait que de façon minime. Même à l'orée du vingtième siècle, seulement un quart des maisons possédait une tuyauterie intérieure, et le taux de mortalité infantile y était le plus élevé du monde civilisé, dépassant même celui de Calcutta, en Inde! Mary prend une gorgée d'eau. Raconter cette histoire l'épuise et elle semble plus faible que lorsque je suis arrivé. Presque translucide, même. Elle me raconte que durant la première moitié du vingtième siècle, les Irlandais ont commencé à quitter le quartier, préférant s'enrichir à des endroits plus prometteurs. La deuxième guerre mondiale aura donc été la dernière heure de gloire pour ce petit coin de pays, alors que la construction de matériel militaire y battait son plein. À la fin des années cinquante, on ne comptait plus qu'un quart d'Irlandais à Griffintown, le reste de la population étant principalement constituée d'Ukrainiens et d'Italiens. On estime aujourd'hui qu'un tiers des Québécois possèdent des racines irlandaises. Elle me parle aussi de Leo Leonard, qui affirme être le dernier Irlandais à habiter ce qui autrefois était Griffintown. Toujours située au coin d'Ottawa et de la Montagne, depuis près de 150 ans, sa vieille écurie en bois tout croche tient toujours. Maintenant bien caché, entouré de maisons et de condos, le Griffintown's Horse Palace s'occupe encore de six chevaux de location. Leo refuse obstinément de quitter le quartier, même s'il y est bien seul. Quand sa femme plaide qu'ils devraient partir, il lui répond du tac au tac: «Pars, toi!» Aujourd'hui, son écurie est la dernière trace de ce qui a été l'un des quartiers les plus vivants d'Amérique, tout le reste ayant été balayé sous le tapis par des administrations municipales indifférentes et des promoteurs sans scrupules. C'est avec peine et colère que Mary Griffin entreprend de me raconter la mort du quartier qui portait son nom. En fait, elle me raconte plutôt son exécution, parce que c'est bien ce qui est arrivé: la ville de Montréal a sciemment tué le quartier qui lui en avait tellement donné depuis plus de 150 ans. En 1960, le maire Jean Drapeau ordonna que toute nouvelle construction dans le secteur soit industrielle. Les vieilles maisons en bois et le patrimoine inestimable qu'elles représentaient, toujours fréquemment la proie des flammes, laissèrent donc petit à petit leur place à des entrepôts vides. Même les permis de rénovation devinrent extrêmement difficiles à obtenir dans le quartier, façon détournée de dire à ces bonnes gens de s'en aller. Quelques années plus tard, l'autoroute Bonaventure, initiative de ce même monsieur Drapeau, est venue non seulement diviser le quartier en deux, mais également détruire une bonne partie de ses habitations, incluant le secteur Goose Village, près du pont Victoria, qui fut complètement rasé. Cette même autoroute qu'on parle aujourd'hui de détruire, me fait-elle remarquer d'un ton acerbe. Et la fermeture du canal de Lachine en 1969 a simplement été comme une flèche de plus dans le dos de Griffintown. Dans un murmure, Mary Griffin me dit que le coup final au quartier irlandais a été porté en 1970. Puis elle change subitement de sujet, craignant peut-être de trop laisser paraître d'émotions. Elle me parle du fantôme de Mary Gallagher, une prostituée qui fut décapitée en pleine rue par une rivale le 26 juillet 1876, et qui revient chaque sept ans au coin de William et Murray à la recherche de sa tête. Elle me dit aussi que la rue Wellington, aujourd'hui l'une des plus importantes artères du Sud-Ouest de Montréal, a été baptisée par McCord en 1805, mais qu'elle lui avait donné un autre nom quand elle avait dessiné les plans du quartier. Elle me le chuchote, puis me raconte finalement ce qui est arrivé en 1970. Cette année-là Jean Drapeau ordonna la démolition de l'église Ste-Anne. Je jette un regard confus sur ce qui m'entoure… N'étais-je pas justement dans l'église Ste-Anne? Autour de moi, des ruines. Je suis assis sur un banc de parc dans le mémorial érigé en 2000 à l'endroit où se trouvait l'église. Ils n'ont même pas pris la peine de ramasser les fondations, en trente-cinq ans. Je me rends compte que je viens de parler durant deux heures avec une chaise berçante vide. Je marche jusqu'au trottoir et je lève les yeux: rue Wellington. Mais je dis bullshit et ce que je vois, c'est le boulevard Griffin. |
||||