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La fusion éventuelle de Google et de Heinz

Alexandre Béland

Il fallait que ça arrive, et c'est maintenant en voie de se concrétiser: la fin du monde est à nos portes. Google, le géant de la recherche en ligne (et géant de plus de plus monstrueux), a annoncé en grandes pompes sur son service Google News sa fusion imminente avec une autre entreprise à la nature tentaculaire et au format gargantuesque, à savoir la multinationale du ketchup Heinz. Les contrecoups d'un tel mariage pourraient être bien pires que les premiers effets qui viennent à l'esprit, comme des bouteilles de ketchup avec un outil de recherche intégré, par exemple. Nous y reviendrons plus loin. Allons un peu décortiquer qui sont les protagonistes de cette surprenante et effrayante nouvelle.

La compagnie Heinz existe depuis ce qui semble être toujours et son principal slogan illustre bien la mainmise qu'elle détient sur l'industrie mondiale du ketchup: «If it isn't Heinz, it isn't ketchup.» L'entreprise, qui à part de la sauce, brasse également un chiffre d'affaire de 2,5 milliards de dollars, compte sous son aile bon nombre de marques surprenantes. En effet, d'autre condiments et aliments sont d'origine Heinz, notamment les produits Catelli, Classico et curieusement Weight Watchers Food. Pour illustrer la grandeur, ou devrait-on dire la grosseur de l'empire, nous vous offrons quelques chiffres. Heinz, dans une année, c'est 650 millions de bouteilles de ketchup vendues, onze milliards de sachets de ketchup, deux milliards de plats congelés... et un milliard de dollars en vente d'aliment pour bébé. On parle ici d'un gigantesque et dominant poulpe de condiments et de nourriture qui s'étend à 140 pays, dont une cinquantaine où Heinz détient le premier ou deuxième rang au chapitre des parts de marché.

En 1869, Henry John Heinz décide de se lancer dans le domaine de l'alimentation et s'empresse de vendre... du raifort (une sorte de moutarde, disons, qui sert notamment dans la confection du wasabi). Après les cornichons, le vinaigre et plusieurs autres produits au fil des ans, à un moment critique où l'économie était sur le bord de s'effondrer, Henry décide de créer le ketchup aux tomates. C'était en 1875. Aujourd'hui, Heinz continue de s'expandre et de se répandre à une vitesse incroyable, et détient entre autres choses les droits sur les noms de ABC, Jack Daniel's et Linda McCartney. En regardant vers le futur, Heinz se dirige tranquillement vers son objectif principal, qui est très clairement et sans équivoque d'être «le leader mondial des compagnies de bouffe et de nourrir tout le monde partout avec des aliments meilleurs et nurtritifs» (traduction libre de leur véritable but).

Quant à Google on peut parler d'un départ étonnant, alors que les deux fondateurs, Larry Page et Sergey Brin, ont décidé de fonder leur petit moteur de recherche en ligne à même deux vieux serveurs dans la chambre de la résidence universitaire de l'un d'eux. Depuis, c'est devenu le site de recherche le plus utilisé au monde, devançant ses grands frères d'AltaVista et Yahoo par plusieurs têtes. Les 3000 employés de la compagnie travaillent conjointement vers un seul et même objectif: «organiser à l'échelle mondiale les informations dans le but de les rendre accessibles et utiles à tous». Considérant ses huit milliards de pages web explorées et la centaine de langues dans lesquels les sites de Google ont été traduits, on peut penser qu'ils sont sur la bonne voie.

Mais tout comme Heinz et ses «57 variétés» (en fait au nombre de plusieurs milliers), Google a par la suite commencé à se diversifier et à pousser de partout en même temps, comme un furet branché sur une pompe à vélo. Il y eut d'abord la barre d'outils de Google, qui permet à ses utilisateurs de faire des recherches sans avoir à aller sur le site web de la compagnie, qui a évolué en un outil de recherche à même le bureau des utilisateurs permettant de chercher sans même ouvrir un fureteur internet. La recherche ne s'applique pas qu'aux sites web, et la mission de Google est d'organiser l'information, pas le net. Conséquemment, des tonnes de nouvelles fonctions ont vu le jour, qu'on parle de recherche d'images, de livres, de vidéos, de commerces à proximité, de cartes routières, de rabais sur des produits dans plusieurs commerces, de films... Un outils spécifique a été créé pour accomplir chacune de ces tâches. En achetant et en créant des programmes, Google offre aussi maintenant le courriel, la messagerie instantanée, un service de blogue, un agenda virtuel en ligne, bref, ça grossit et ça coule de partout.

Et Google est en train d'acheter des réseaux de fibre optique à coûts de milliards afin de créer son propre réseau gratuit... Ça fait presque déjà peur.

Mais prenez le temps d'imaginer la fusion de ces deux compagnies. Pensez à la taille que ça prendrait et aux visées toujours plus envahissantes que ces entreprises démontrent en ce moment. «Organiser à l'échelle mondiale les condiments dans le but de nourrir tout le monde partout?» On craint dans les milieux visés que le nouveau monstre qui vient d'être créé ne devienne un monopole dans les domaines de l'alimentation, d'internet, et de l'informatique. Pourquoi pas acheter Sony ensuite, puis Bombardier? Un vent de panique mérite tout à fait de commencer à souffler, et on devrait s'y attarder dès maintenant avant qu'une telle absurdité se produise. Parce qu'en effet, c'est faux. En fait, tout ce qui précède est vrai sauf cette fusion improbable. Mais des choses comme AOL Times Warner devraient nous porter à réfléchir un peu.

Avant que quelqu'un de malveillant contrôle le monde... par le ketchup!