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Chroniques d'un autre monde
Les running gags d'une société parallèle où les geeks dominent

Benoit Tessier

Une des nombreuses aptitudes inutiles des médias qui irritent quotidiennement des milliers de personnes est celle de populariser à l'extrême n'importe quelle banalité récupérée à outrance, généralement à des fins commerciales. Aux États-Unis, le fameux «waaaazzzup», cri caractéristique du mâle de salon que Budweiser a transformé en véritable phénomène chez les amateurs de sport au début de la décennie en est un exemple. Au Québec, Bell a eu son clown «Bonjour Toto» et Flex-o-flex, son répétitif «Là où ça fait mal». Formidable.

Internet, d'une façon plus marquée que n'importe quel autre média, a aussi ce pouvoir de diffuser exponentiellement absolument n'importe quoi. Sa particularité est que n'importe qui peut y diffuser ce qu'il désire et que la viabilité d'un running gag n'est pas déterminée par le budget de publicité d'une compa-gnie, mais par la quantité de personnes qui à leur tour diffusent le gag en question, que ce soit une image, un vidéo, une idée ou une phrase.

La plupart de ces running gags ne sont en fait que des blagues plus ou moins drôles qu'on reçoit tous un jour ou l'autre par courriel et qu'on est supposé envoyer à notre tour aux gens qu'on connaît. Certains, toutefois, tiennent davantage du phénomène social que de l'humour éphémère. À titre d'exemple, il y a environ quatre ans, une phrase, une seule, a commencé à amuser toute la communauté internet. «All your base are belong to us» est une réplique tirée d'un jeu vidéo japonais de 1989, Zero Wing, dont la traduction anglaise destinée au marché américain est particulièrement médiocre.

Tout de suite, des centaines de personnes ont diffusé des photos modifiées dans Photoshop comprenant la fameuse phrase et un montage vidéo de toutes ces images a été produit. Aussi, des concepteurs de logiciels et de jeux viédo ont caché la phrase ça et là dans leurs créations et des sites web personnels ont été consacrés à la phrase grammaticalement incorrecte. Tout ça pour dire que la chose un peu ridicule est devenue largement connue du public. En fait, d'un public... Quel public?

Personne dans le «monde extérieur» aux ordinateurs n'a en fait eu connaissance de ce phénomène. Cette réalité de l'existence de larges phénomènes sociaux, comme la popularité disproportionnée de «All your base are belong to us» confinée exclusivement aux individus qui font un usage intense d'internet rappelle la théorie selon laquelle toute communauté se construit toujours autour d'un média ou d'un groupe de médias. Les villages québécois, par exemple, ont commencé à partager les mêmes préoccupations lorsque les médias de masse ont fait leur apparition et ont permis aux Québécois de connaître leurs pairs. Le même phénomène, à plus large échelle, s'est déroulé avec l'internationalisation des sources d'information. On se préoccupe de ce qui se passe ailleurs parce qu'on est mis au courant de ce qui s'y passe.

Bref, l'avènement d'internet a elle aussi contribué à créer de nouvelles communautés, reliées ensemble non pas par la proximité physique ou par la même situation sociale, mais par un média, internet, le point central de leurs activités. Des centaines de milliers de personnes, souvent mal intégrées ou désintéressés de la société «dominante», qui orbite autour de la radio, de la télévision et de la portion commerciale du web, évoluent socialement hors de cette société, participent à leur mesure à l'édification d'une véritable communauté parallèle à tout ce que la plupart d'entre nous connaissent.

Dans cette «autre» société, des gens contribuent à la faire évoluer en créant et distribuant librement de nouveaux logiciels, de nouvelles façons de faire, d'autres se divertissent, jouent à des jeux en ligne, certains participent à la construction d'impressionnantes banques d'information qui ont de quoi faire pâlir nos bibliothèques, beaucoup discutent entre eux, non pas des préoccupations de notre société, mais de la leur. Autour de nous existe donc une société parallèle, pratiquement anarchique, sans règle véritablement écrite, mais avec ses coutumes, ses mœurs, son histoire, son évolution, ses running gags...

L'exemple de «All your base are belong to us», son impressionnante popularité auprès d'une masse de gens et son inexistence quasi-totale au sein de «notre» société relativise bien des choses. L'impossibilité de contrôler totalement ce qu'on appelle internet a permis à l'humanité d'expérimenter la première véritable forme de société anarchique à grande échelle.

La société qui se construit autour de nous, basée sur le partage de la création de chacun, a réussi, du moins pour le moment, à mettre en application des principes idéalistes qui ont toujours été considérés comme irréalistes, même par un bon nombre de penseurs gauchistes. Peut-être est-ce parce que la conséquence d'une éventuelle chute de cette société ne causerait aucune perte humaine que ses membres osent autant, que la rapidité de son évolution est si phénoménale. Parlez-en à votre cousin, voisin ou collègue un peu étrange qui passe sa vie devant son ordinateur. Il est possiblement au courant de tout ça.