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Le
choc des conventions Benoit Tessier Certaines préoccupations de la vie courante, bien qu'elles soient très rarement l'objet de conversations entre les gens, n'en demeurent pas moins communes à bon nombre d'entre nous. Pourquoi, par exemple, lorsque quelqu'un est déjà en retard à un rendez-vous et sur le point de manquer son métro (quelques secondes qui lui coûteront finalement près de dix minutes), doit-il toujours y avoir devant lui un touriste de la Rive-Nord immobile dans la voie de gauche de l'escalier roulant, créant derrière lui un embouteillage inutilement désagréable? C'est avec une question similaire que les créateurs du site www.standtotheright.com accueillent leurs visiteurs. Le site vise à sensibiliser et encourager les usagers du métro de Washington à se conformer à la fameuse règle non-écrite voulant que dans un escalier roulant, les gens qui désirent patienter doivent rester du côté droit alors que ceux plus pressés qui veulent marcher peuvent emprunter la voie de gauche. Il est possible sur ce site d'acheter des chandails, tasses à café ou tapis de souris arborant des messages en ce sens. L'absence de convention sociale universellement adoptée sur le sujet semble en effet poser un problème assez particulier. Comme le sujet n'est pas d'actualité, les gens n'en discutent pas entre eux, donc aucun accord général ne s'impose. Le Washington Post traitait de la question dans la première page de son édition du 17 mai 2004. À l'approche des vacances estivales, on appréhendait la saison des touristes, c'est-à-dire une affluence accrue de gens venus d'ailleurs aux États-Unis, de villes où il n'y a pas de métro, qui allaient par leur manque d'éducation ralentir la circulation générale dans le souterrain de la capitale. La société responsable du métro de Washington a déjà installé des petites affiches «Stand to the right» près de certains des escaliers roulants de son réseau, rappelle la journaliste du Washington Post Lyndsey Layton, mais les a enlevées par la suite. Semble-t-il que la politique officielle est claire: personne ne doit marcher dans les escaliers roulants, pour des raisons de sécurité. Bien que les accidents d'escaliers roulants soient sur leur déclin, ils demeurent, dit-on, une préoccupation majeure Ce qui est encore drôle, c'est que la même attention médiatique a été consacrée au problème deux ans plus tôt, soit en 2002, à Montréal. Malgré un site et une cyberpétition, toujours en ligne d'ailleurs au www.geocities.com/standright_walkleft, la STM refuse elle aussi de clarifier la question en remplaçant ses pictogrammes noir sur jaune représentant deux personnes côte à côte par des panneaux du style «Stand right, walk left». Leurs déclarations concurrencent d'ailleurs celles de leurs homologues de Washington en terme de risibilité. «Imaginez-vous si tout le monde se mettait à droite? Il y aurait une dangereuse surcharge d'un côté de l'escalier», rapportait Rima Elkouri dans La Presse du 6 mai 2002. La STM rejette même la responsabilité sur les fabricants des escaliers roulants (qui qu'ils soient). Dans le dépliant des normes d'utilisation sécuritaire qui vient avec chaque escalier roulant vendu sur le marché, il est apparemment indiqué que les gens qui utilisent l'appareil doivent adopter un comportement tout aussi fiotte que ce que la STM indique sur ses pictogrammes jaunes. Or, toute forme d'accident d'escalier roulant peut également survenir dans des escaliers normaux, ce qui discrédite tout le discours. En plus, si on regarde un peu ce qui se fait ailleurs (au risque d'irriter les plus conservateurs d'entre nous), on remarque vite que la politique du «Stand right, walk left» est adoptée et encouragée par bon nombre de sociétés de transport. À Londres, le règlement du London Underground est clair: «Stand on the right on escalators - so that people in a hurry can walk on the left». Idem à Toronto: «Keep to the right on stairways; stand on the right and walk on the left on escalators». C'est apparemment le cas également ailleurs en Europe, dont à Moscou, de même qu'à Vancouver et au New Jersey notamment. Dans ces endroits, des écriteaux «Stand right, walk left» sont visibles près des escaliers roulants dans tout le réseau de métro. Il y a ensuite les villes où on invoque toujours la sécurité avant tout, comme Washington et Montréal, où les différentes habitudes des gens s'affrontent dans un subtil, mais bien réel, choc des conventions sociales. Aussi importe-t-il de mentionner que si rien n'est fait, que si la question n'est pas débattue une fois pour toutes sur la place publique, le problème ne fera que s'aggraver au rythme où Montréal devient de plus en plus multiethnique. Car bien que dans toutes les villes, un certain ordre arrive à se maintenir, malgré l'affluence périodique des Lavallois qui viennent faire leur visite annuelle au Grand Prix ou à un quelconque festival du Quartier Latin, le problème se complique lorsqu'on constate la situation en Asie. À Singapour (où la coutume est là-bas aussi une règle officielle) et à Tokyo, pour une raison obscure, les gens sont habitués à patienter du côté gauche et à marcher du côté droit de l'escalier roulant. Sauf que dans l'ouest du Japon, à Osaka, la coutume est la même qu'ailleurs, soit «stand right/walk left». Quel fossé culturel sépare Tokyo et Osaka? Allez savoir. Finalement, si certains étaient tentés de prendre la relève de la lutte visant à officialiser la convention non-écrite des escaliers roulants dans le métro de Montréal, armez-vous de matériel promotionnel et cherchez donc à exploiter cette contradiction que Charles a relevé dans le règlement de la STM qui concerne notamment le comportement des personnes dans les stations de métro. Au point 4 du règlement R-036, on peut lire «Dans ou sur un immeuble ou du matériel roulant, il est interdit à toute personne: a) de gêner ou d'entraver la libre circulation de personnes, notamment en s'immobilisant, en rôdant, en flânant, en déposant ou en transportant un sac, un contenant ou un autre objet; [ce qui va dans le sens du «stand right/walk left», mais ] e) de désobéir à une directive ou un pictogramme, affiché par la Société; [ce qui rappelle les pictogrammes jaunes des escaliers]» Pour les partisans montréalais de la fluidité de la circulation piétone dans le métro, cette histoire est une lutte à finir avec la STM. |
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