Physicien, puis
outil promotionnel.
 
 
 

Pour une année internationale de l’Antarctique
Ou comment Einstein est utilisé à toutes les sauces

Vincent Audette-Chapdelaine

Il y a tout juste un siècle, ce fut une année plutôt chargée! Parmi les événements notables qui ont dû retenir l'attention des citoyens de l'époque lors de leur rétrospective annuelle 1905 du temps des fêtes, je classerais les suivants : on juge bon de créer l'Alberta et la Saskatchewan, on inaugure le premier Rotary Club à Chicago, la Norvège déclare son indépendance vis-à-vis de la Suède, la Russie débute une révolution, les amateurs d'esperanto tiennent leur premier congrès mondial, Jules Vernes meurt du diabète, et, dernier fait notable, le Congrès géographique international déclare l'Antarctique comme cible principale des futures explorations. Comme quoi, en 1905, l'humanité avait encore beaucoup à faire et à découvrir.

Il aurait donc été normal que cette année, l'humanité soit tentée de célébrer un de ces événements historiques en déclarant l'année 2005 «année internationale de l'Alberta», par exemple, ou alors que l'on tienne des conférences sur la progression de notre découverte de l'Antarctique depuis un siècle. Mais le sort en a voulu autrement et l'année 2005 a été déclarée par l'UNESCO «Année internationale de la physique». La raison invoquée est bien simple, et à première vue, tout semble logique : en 1905, la physique franchit une étape décisive qui la mena vers les innombrables extravagances et casse-tête de la physique moderne. Cette avancée fut initiée par nul autre que le grand Albert Einstein, qui en 1905 manifesta son génie avec grandeur, à trois reprises, en publiant trois articles distincts qui révolutionnèrent la physique. Une d'entre elles, qui ne cessera certainement jamais d'amuser petits et grands, est la théorie de relativité restreinte, que tout geek qui se respecte essaiera de comprendre au cégep, et verra comme une douce folie de l'esprit, hautement satisfaisante sur le plan des sensations fortes, et surtout, consistant en un riche et révélateur bassin de conversations éventuelles dans lequel puiser pour meubler les longues nuits de fin de party.

Étant moi-même un grand fan du grand Albert, je ne m'évertuerai pas ici à disqualifier son travail absolument remarquable. Je m'interrogerai surtout sur le travail des promoteurs de l'Année internationale de la physique inc., car vous vous en doutez, cette nomination n'est pas née d'un désir ardent de célébrer Einstein par pur amour de la grandiloquence de son esprit, mais est plutôt un choix réfléchi et non dénué d'intérêts. D'ailleurs, tout cela est expliqué sans honte sur le site officiel de la World year of physics (www.wyp2005.org), que je cite: «Einstein's international reknown will be the natural vehicle to attract public interest». Intéresser les gens... voilà une lourde tâche! Car vous en témoignerez, pour l'étudiant cégépien et pré-cégépien moyen, la physique figure parmi les cours les plus détestés. Souvent qualifiée de «plate» et «compliquée», la physique n'offre pas souvent aux jeunes de 18 ans l'envie de s'exclamer «Tiens, je vais aller étudier là-dedans, passer environ 10 ans à l'université à faire des calculs tordus pour ensuite devenir prof avec un salaire de paumé…» L'étudiant qui raisonne ainsi n'a pas tout à fait tort : c'est un domaine effectivement compliqué et à première vue lourd et indigeste, et il est vrai que si l'on désire une grosse carrière de physicien, on ne s'en tirera pas avec moins qu'un post-doctorat et un salaire certainement moindre que celui d'un ingénieur à la fin de ses maigres quatre ans de formation. (Voir encadré au sujet du rapport ingénieur/physicien.)

Donc, comme je disais, la physique est victime d'une certaine impopularité générale. Ceci me mène donc droit à ma thèse, qui est plutôt un constat tellement il s'agit là de la vérité: l'Année internationale de la physique est une initiative destinée à redorer le blason des physiciens et des études en physique aux yeux de la population. Et ce, dans le but unique qu'il en résulte une augmentation du nombre de demandes d'admissions dans les programmes universitaires en physique. Car la physique perd du terrain, au profit de «sciences» plus «accessibles», comme la biologie et la chimie. Le désir de voir les gens s'intéresser davantage à la physique est honnête, mais ce qui est un peu louche, c'est que pour ce faire, on ne trouve rien de mieux que d'encore un fois se fier à ce cher Einstein, à sa réputation et à son image, utilisées à toutes les sauces et par tout le monde depuis un siècle, pour promouvoir et vendre le portait-type absolument désuet du génie solitaire à la grosse touffe de cheveux et au brin de folie. Pourtant, il y a plein d'autres «dudes» sympathiques qui ont marqué la physique, comme par exemple Feynman, qui jouait de la musique brésilienne et consommait à l'occasion du LSD. Mais bon, cette image est probablement encore plus loin de la réalité que celle d'Einstein…

Il s'avère que la physique telle qu'elle est aujourd'hui est absolument autre chose que ce que l'on aimerait que les gens pensent. Bien peu lucide est le jeune qui sautera à pieds joints dans une carrière de physicien en s'imaginant que son travail consistera plus tard à inventer de nouvelles théories pendant la nuit dans son bureau poussiéreux, en buvant un petit scotch et en griffonnant des équations que lui seul comprend, pour ensuite répandre au monde entier le fruit de ses découvertes originales. La science est aujourd'hui si complexe et fragmentée qu'il est désormais presque impossible d'accéder au titre de «génie» connu des non-initiés à son domaine de recherche. On peut au mieux devenir spécialiste, ou alors avoir l'honneur de donner son nom à une découverte particulièrement importante, mais encore une fois, dans une branche très précise et spécialisée. D'ailleurs, les découvertes sont généralement faites par des groupes de chercheurs, et l'horaire d'un scientifique consiste plus qu'il ne le faudrait à écrire des articles scientifiques, remplir des demandes de subventions et enseigner. Non pas que tout cela soit mauvais, mais on a tendance à l'oublier quand on voit des images d'Einstein qui délire devant son tableau dans une salle en désordre et qui tire la langue aux photographes.

Comme je disais plus tôt en déblatérant autour de la thèse de ce texte, Einstein est utilisé à profusion, pour n'importe quoi, que ce soit dans les dessins animés de Walt Disney ou dans les publicités de Macintosh. Cependant, vous serez certainement intéressés d'apprendre que l'image d'Einstein ne peut pas être utilisée librement: en fait, la grande majorité des droits sur l'image, les citations et les travaux d'Einstein appartiennent depuis 1983 à la Hebrew University of Jerusalem, quoique depuis 1985, c'est une firme d'avocats américaine, la Richard Richman Agency, qui gère ces droits en vendant à qui le veut bien l'image du grand physicien, pourvu que la firme et/ou l'université donne son accord. On se doute bien que des millions de dollars ont pu être générés ainsi par la seule vente de l'image d'Einstein. Fait intéressant: tout récemment, comme par hasard, alors que 2005 s'annonçait comme étant une année particulièrement riche en ce qui a trait à l'utilisation de l'image d'Einstein, la Richard Richman Agency a été achetée par Corbis, qui détient désormais les droits d'auteurs sur une étonnante quantité de célébrités mortes. Veuillez noter que la publication de la photo d'Einstein qui meuble cet article nous aurait coûté 170$.

Le lecteur aguerri en vous aura cependant remarqué une légère incohérence: de mes propos se dégagent l'opinion bien sincère que je trouve déplorable l'utilisation promotionelle de l'image d'Einstein, homme qui mérite plus grande reconnaissance que de devenir un porte-clef vendu au planétarium (par exemple). À cela s'oppose le fait indéniable que la face d'Einstein illustre même la couverture de cette parution de Charles. Assistons-nous à un flagrant cas de violation de principes? C'est sur cette note on ne peut plus déconcertante que je condamne cet article à être terminé.