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Combat
de poivre
Attention, Samuel, je ten envoie un poivré! Non pas parce que ce sera savoureux et un peu piquant, mais bien parce que tu mérites une correction hors de lordinaire. Quoi de mieux, dans ce contexte, que de te tabasser à feu doux tout en texpliquant que le poivre mérite respect? Prisonnier de ton absence de goût, tu refuses de ty intéresser. Si tu savais avec quelle gloire le poivrier, végétation grimpante et agile, nous la livre en grappe, comme tout fruit divin! Si tu savais à quel point il sagit dun aliment varié, et que cette grande variété nest point due à la multiplicité des espèces, mais bien aux divers stades de mûrissement quon lautorise à atteindre! Si tu tintéressais un peu au poivre, tu nagoniserais peut-être pas autant! Eh bien? Tu veux que je ten saupoudre? Et vlan! Épice à larôme stimulant! Je tinterdis dy goûter! Poivre à queue! Cubèbe! Les effluves de poivre me renforcent les méninges et me tonifient labdomen, si bien que je me sens irritable! Que dire du poivre de Sichuan à la saveur boisée? Je men larguerais une bonne pelletée! Enhardi dun bon goût décorce! Depuis des millénaires on cultive et apprête le poivre à toutes les sauces, et on apprête les sauces de tous les poivres. Tu ten moques, mais cest Alexandre le Grand, paraît-il, qui laurait rapporté dAsie pour que les Européens sen gavent, suite à un périple où pillages et batailles faisaient loi. Un peu comme nous deux, Samuel, seulement le Grand, le vrai, ce nest pas Alexandre cest Alaric 1er, roi des Wisigoths! Lors de son passage à Rome en 410, il met à feu la ville et sempresse de repartir avec un butin de 5000 livres de poivre. Timagines? Non! Ten as aucune idée! Le Grand, ce nest pas Alaric 1er, cest Pierre Poivre! Au 18e siècle, cest lui qui démocratise le poivre comme épice de premier choix du citoyen valeureux! Bas les pattes, couille molle, et laisse-moi travailler! Je te confierai mes secrets lorsque mon sevrage sera terminé, mais dici là, je tassaisonne de violences rougeoyantes, faute de pouvoir agrémenter de mes massages épicés les viandes et sauces à la coriandre ou au gingembre! Je suis en cure! Je maffaisse, Samuel! Les flammes nostalgiques de mon appétit me réduisent à létat desclavage!
Triste réveil ce matin, sous un ciel noctambule. Un nuage s'écrase au loin, et accroché à ce morceau de patère qui tremble, je rassemble ce qu'il me reste de forces pour clamer l'éternalité du poivre, avant le dernier tour. Bordel, je suis sonné. C'est flou; quelques échos parmis les néons couleur suie. J'ai encore ces souvenirs débiles des castes et différents degrés de respect concédé au poivre par des gens de tout acabit. Ceux qui, trop nombreux, se contentent d'un vulgaire contenant en verre pour saupoudrer un poivre trop moulu et trop sec, goûtant le vieux bois sans vraiment se demander à quoi ça rime. Ceux qui au moins possèdent un moulin, sorte de tube dont la lame tourne au gré des mouvements d'une main qui anticipe un arôme plus soutenu, plus frais, mais pourtant encore trop uniforme. Et ceux qui traitent enfin le poivre comme il se doit, en le concassant dans un mortier à l'aide d'un pilon, frottant, tournant, écrasant, créant ainsi une myriade de polygones différents, libérant chacun une flaveur qui viendra enivrer l'âme jusque dans ses derniers retranchements. J'agonise, mais j'ajouterai encore que le poivre ne fut que trop peu dévoilé à sa pleine puissance, car il y a tant d'usages à y faire. Certains l'ont compris, sur le tard hélas. Comment ne pas fléchir en dégustant une Route des Épices, cette bière rousse au poivre noir de la brasserie artisanale Dieu du Ciel? Et que dire de la Chartreuse, une liqueur des Alpes à 55% d'alcool faite à partir de 130 herbes dont une seule lampée conquierst la bouche avec un tel goût poivré que les lendemains sembleront bien mornes? Et j'hume encore la luxure d'un fromage aux trois poivres, d'un gâteau au chocolat poivré et d'un tabac à pipe au poivre digne des effluves de l'opium. Dans cette quête de folie, il m'arriva même d'en manger des grains entiers un peu comme des graines de tournesol. Mais j'ai bien atteint l'Éden en découvrant cette nymphe au parfum de poivre rosé, délicatement oncté sur une peau de mille douceurs. Junkie du poivre, c'est aujourd'hui que mon châtiment s'abat. Je plaide coupable. Je l'affirme, en retirant ces dernières épines de mon corps meurtri: le poivre n'est rien de moins que la Beauté de l'Univers, et comme toutes les autres panacées, il est ignoré par notre race impure. En voulant trop le caresser, j'ai subi un choc fatal. Les divinités du poivre sont bien pudiques. Le monde brillera.
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