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Alex aime les noix
Alex aime les noix

Alexandre Béland

Dans la précédente édition de Charles se trouvait un texte aux tendances quelque peu paranoïaques portant sur l'évolution d'une certaine forme de langage chez certains animaux. À travers le maelström d'extrapolations sur ce phénomène somme toute bénin, voire même inexistant selon des chercheurs conservateurs, un détail a éveillé un doute chez notre correctrice. Elle hésitait à croire qu'un certain Alex, 28 ans, perroquet savant de son métier, existait vraiment et avait en quelque sorte appris la notion de zéro, l'absence de quantité.

La ville de Waltham, au Massachusetts, héberge la prestigieuse Université Brandeis. Quelque part à l'intérieur de ses murs, Dre Irene Pepperberg est en pleine discussion avec un certain Alex… Il ne s'agit pas d'un étudiant conventionnel, mais bien d'un perroquet gris du Gabon que Dre Pepperberg a acheté dans un magasin d'animaux domestiques de Chicago, vingt-sept ans auparavant, et qu'elle a entraîné à communiquer depuis cette époque.

Alex, comme bien des perroquets, sait jacasser. On peut lui présenter sur un plateau des figures de différentes formes, couleurs et constitutions, et à la question: «Combien y a-t-il d'objets verts?», il répond généralement correctement. Il y aurait bien d'autres exemples.

Mais contrairement aux autres oiseaux de son espèce, peut-il réfléchir? Un certain docteur Terrace, qui avait tenté d'apprendre à un chimpanzé à combiner des gestes pour former des phrases mais qui a dû répudier ses propres études après avoir découvert que le singe avait simplement un excellent talent d'imititateur et une brillante mémoire, est d'avis que les mots d'Alex ne sont que des réactions, et qu'ils ne peuvent pas être considérés comme un langage au sens propre. Il évoque la possibilité que des signaux inconscients des instructeurs soient à l'origine des prouesses linguistiques d'Alex. Ce fut le cas du cheval Clever Hans, qui impressionnait les foules au début du siècle dernier en effectuant des calculs et en donnant sur le sol un nombre de coups équivalent à la solution de ces équations. Il s'est avéré que son entraîneur lui envoyait des signaux discrets pour lui donner la bonne réponse.

Dre Pepperberg admet qu'elle hésite à parler de langage dans le cas de son perroquet, son lexique se limitant à une cinquantaine d'objets, quelques couleurs, formes et matériaux, ainsi que «plus grand», «plus petit», «pareil» et «différent». Il utilise aussi le mot «none» (aucun), lorsqu'on lui demande, par exemple, la différence entre deux objets et qu'il n'y en a pas.

La technique utilisée pour entraîner l'oiseau en est une qui a déjà fait ses preuves auprès d'enfants autistes. Une personne pose une question à son assistante, qui lui donne une réponse correcte ou fausse, puis les deux changent de rôle, le tout sous les yeux d'Alex, afin qu'il se sente en quelque sorte comme un concurrent de celle qui répond aux questions.

C'est justement lors d'un de ces jeux qu'Alex, un jour, a commencé à donner systématiquement des réponses insensées. Il répondait «cinq» alors qu'on lui demandait: «quelle est la couleur du groupe de trois objets?». Éventuellement ennuyé, le chercheur qui lui posait des questions décida de lui demander: «quelle est la couleur du groupe de cinq objets?», ce à quoi Alex répondit «none». Il n'y avait effectivement pas de groupe de cinq objets, et cette première expérience mit Dre Pepperberg sur la piste de la découverte qu'un perroquet pouvait comprendre la notion de zéro. Il connaissait déjà ce mot, mais c'était la première fois qu'il l'utilisait pour décrire une absence de quelque chose de concret.

Le texte de l'édition précédente précisait que la notion de zéro n'est acquise par les humains que vers l'âge de quatre ans. Ce n'est donc pas une notion innée. L'idée même de l'absence de quantité est à peine apparue autour de l'époque de la Renaissance. Des chercheurs américains et japonais ont démontré par le passé que des chimpanzés et des singes-écureuils pouvaient comprendre une certaine notion de zéro, mais plusieurs refusent de croire qu'un non-primate, non-mammifère, puisse acquérir un concept aussi abstrait, d'autant plus qu'Alex a un cerveau de la taille d'une balle de ping pong, tout au plus.

Les perroquets gris du Gabon seraient-ils des mathématiciens en devenir, ou de très talentueux charlatans? Selon le site www.ornithomedia.com, ils auraient naturellement besoin de notions complexes de la sorte davantage que d'autres espèces, ne serait-ce que pour se comprendre entre eux devant une certaine quantité de nourriture et pour évaluer le nombre d'oiseaux dans un groupe de leurs semblables.

Dre Pepperberg a également d'autres oiseaux dans son labo. Le deuxième plus âgé, après Alex, se nomme Griffin et semble posséder une affection toute particulière pour la laine, aussi en parle-t-il à tout propos, frustrant parfois les chercheurs. Il paraît qu'Alex le détesterait, pour des raisons connues de lui seul.

En attendant qu'on obtienne des réponses au sujet de ses capacités hors du commun, Alex, qui devrait normalement vivre encore une vingtaine d'années, va continuer de devoir dialoguer avec les chercheurs de Brandeis s'il veut survivre. En effet, depuis un certain temps, il est nourri uniquement lorsqu'il le demande précisément: «Want a nut!» Apparemment, les noix sont l'une de ses collations préférées.