Liberté et indépendance.
 
 
 

Le droit des palais à l'autodétermination

Benoit Tessier

À mesure que la vie d’un être humain progresse dans le temps, il devient de plus en plus probable que certaines composantes de son corps se désagrègent et nécessitent réparation ou remplacement. C’est le cas des gencives. Fières supportrices des glorieuses et très utiles dents, les gencives se voient malheureusement trop souvent négligées par leur propriétaire. Il est commun qu’au début de la vingtaine, les gencives d’un jeune humain – occidental, en santé et dans le vent – perdent de leur robustesse, de leur consistance et aient tendance à laisser les dents seules à eux-mêmes. C’est le phénomène du déchaussement des dents (réf.: mon dentiste)

La biannuelle visite chez le dentiste nous permet normalement d’apprendre, si le déchaussement est un mal qui commence effectivement à affliger notre faune buccale, que la situation doit impérativement changer, sans quoi quelques-unes de nos dents risquent de démissionner de leur poste et notre niveau de bonheur, de chuter à tout jamais. La solution ultime, en dernier recours, est la greffe de gencives.

La greffe de gencives permet de corriger le problème chez les négligents propriétaires de dents, mais viole impunément la souveraineté d’un autre glorieux acteur de la bouche humaine: le palais. La greffe de gencives consiste effectivement à dérober quelques minces morceaux du palais d’une personne pour la réaffecter à repeupler la zone diminuée des gencives de la même personne. La cause est justifiable, mais le prix à payer est injuste.

En quoi le palais, cet organe si noble qui surplombe et veille à la santé et au bon fonctionnement de notre bouche à tous aurait-il à se voir amputé de son moi pour aller revigorer une portion de gencives qui se borne à se désintégrer progressivement sans aucune raison et pour laquelle le propriétaire ne peut rien, outre peut-être se brosser les dents trois fois par jour en utilisant avec précision la technique enseignée par Alakazou? Il s’agit d’un investissement en temps et en énergie qu’aucun jeune humain – occidental, en santé et dans le vent – ne peut se permettre dans la société d’aujourd’hui.

Ainsi, la cause des gencives affaiblies par trop d’années de brossage de dents erratique, violent et improvisé est quelque chose auquel il faut s’attarder. Mais en voulant régler un problème, il ne faut pas en créer un autre. Le palais n’a pas à payer pour les ratés des autres. Comme une nation qui se reconnaît comme telle, le palais a droit à sa souveraineté.