Une marmotte.
 
 
 

Dialogue avec une marmotte

Alexandre Béland

On apprenait il y a moins d'un an que pendant des milliers d'années, l'Homo-sapiens n'était pas la seule espèce constituée d'humanidés sur Terre. Sur l'île de Flores, en Indonésie, à partir d’il y a 95 000 ans, et pendant 80 milliers d'années, l'homo-floresiensis a en effet vécu de façon isolée et s'est éteint de la même façon. Si cette race de hobbits (c'est effectivement ce qu'ils étaient, en quelque sorte) avait vécu à notre époque, imaginez la problématique: le racisme prendrait une tout autre dimension, leur participation aux Jeux Olympiques serait passablement complexe à gérer, et surtout, il faudrait débattre laquelle des deux espèces se retrouverait dans les zoos de l'autre...

Nous sommes donc une seule espèce, voilà qui paraît simple. Nous sommes une espèce qui a trouvé le moyen de parler 5000 langues différentes. Non seulement les langues sont nombreuses, mais elles ne représentent pas toutes les mêmes réalités. Il existe des tribus africaines où la couleur verte, sous différentes teintes, représente la moitié de leur palette de couleur, la forêt représentant la majeure partie de leur environnement. Différentes souches linguistiques réparties dans différents foyers de population, eux-mêmes situés dans différents milieux, ont fait en sorte qu'une multitude de variantes des principales langues a vu le jour, ce qui explique en partie pourquoi on a autant de difficulté à se comprendre aujourd'hui. Malgré moi, par exemple, j'ai du mal à garder toute ma concentration quand un Français me parle de ses gosses... Malgré tout, après des langues créées de toutes pièces et soi-disant universelles, comme l'échec que fut l'Esperanto, on a réglé le problème en ayant recours à des interprètes, qui doivent apprendre plusieurs langues et les traduire. Mission accomplie donc, on n’a pas à se soucier du langage d'autres créatures terrestres.

Erreur. Nous connaissons tous l'habileté remarquable qu'ont certaines espèces à «comprendre» ce qu'on leur dit. En fait, on suppose qu'ils associent plutôt un son à une action qui leur procure par la suite une récompense. À force de sauter et de recevoir un poisson en cadeau en percevant le même signal, le dauphin tendra ce qui lui sert d'oreille pour être certain de capter l'ordre et d'obtenir sa gâterie. Si certains animaux peuvent agir comme s'ils nous comprenaient, qu'en est-il de l'inverse? Les animaux peuvent-ils s'exprimer dans un langage que l'on pourrait saisir? Un chat qui se frotte sur les jambes de son maître parce qu'il a faim est un mauvais exemple: il a simplement compris que c'était un moyen plus efficace pour attirer l'attention que de lui sauter au visage. Prenons plutôt l'histoire de ce chimpanzé à qui on a tenté d'apprendre le langage des signes. En premier lieu, le singe répétait les gestes qu'il voyait afin d'obtenir le même résultat que son professeur. Ainsi, on lui avait appris le geste signifiant d'ouvrir une porte. Or, plus tard, incapable d'ouvrir la fermeture-éclair d'un sac, le chimpanzé effectua ce même geste. C'est donc dire que non seulement il associait le geste à la conséquence, mais qu'il comprenait l'idée derrière le geste, ce qui veut dire qu'il existe chez cette espèce un potentiel d'apprentissage d'une langue complète, la compréhension d'une langue reposant notamment sur la compréhension des concepts qui la constituent. En poussant un peu.

D'accord, un chimpanzé qui éventuellement serait capable de communiquer avec un être humain efficacement, ce n'est pas particulièrement renversant, on les sait déjà assez proches de notre espèce. Toutefois, le fait que les chiens de prairie aient à toutes fins pratiques un réel vocabulaire pourrait surprendre. Une équipe de chercheurs dirigée par Con Slobodchikoff, professeur de biologie à la Northern Arizona University, est allée à la rencontre de ce petit rongeur dans son habitat naturel, soit au sud-ouest des États-Unis. L'équipe présenta à un groupe d'animaux plusieurs stimuli, tels qu'un être humain, différentes espèces de prédateurs, des animaux inoffensifs et même des formes géométriques aléatoires. Chaque fois, et de façon répétée, le cri d'alerte du chien de prairie, destiné à ses congénères, avait une sonorité différente pour chaque situation, mais identique si la situation se représentait plus tard. Autrement dit, ils possèdent un «mot» différent pour définir un être humain, un coyote ou un furet. En rejouant les enregistrements d'un cri d'alerte précis d'un chien de prairie à un groupe de ses congénères, ceux-ci avaient une réaction identique à celle qu'ils avaient eue lors du cri initial. C'est certes primitif comme outil de communication, mais c'est la base rudimentaire d'une langue potentielle. Le même phénomène a été observé chez la mésange à tête noire, également lorsqu'elle pousse un cri d'alerte. Son fameux «tchik-a-dee» possède généralement quatre ou cinq «dee», mais ce nombre peut monter à plus de vingt en cas de danger imminent. On peut imaginer les autres mésanges attendre et compter le nombre de «dee» afin de savoir à quel point il est temps de s'enfuir.

Les pouvoirs de communication des animaux semblent donc beaucoup plus développés que ce qu'en pense l'humain moyen. Peut-être devrons-nous considérer sérieusement la formation d'interprètes blaireau-français ou lémur-swahili... Même Alex, un perroquet âgé de vingt-huit ans, qui déjà était apte à imiter des mots, est parvenu à comprendre le concept de zéro, l'absence de quantité, lorsqu'on lui tendait un plateau vide, concept qu'un enfant n'assimile jamais avant trois ou quatre ans. Est-ce donc par là qu'on s'en va? Peut-on imaginer faire des tests en laboratoire sur un sujet qui est capable de vous demander de lui apporter un verre d'eau, s'il-vous-plaît? Le chasseur sera-t-il ému qu'un chevreuil l'implore: «De grâce, ne me tuez pas, je dois demander ma biche en mariage ce soir!»? Peut-être que l'Homo floresiensis, cohabitant avec notre espèce, nous aurait permis, déjà, de mettre en perspective notre soi-disant supériorité. L'égalité totale des espèces animales et de l'être humain est très loin d'être atteinte et ne le sera presque certainement jamais, mais on s'en approche à tout petits pas. Le problème de communication pourrait donc redevenir actuel, bien qu'on doute de la possibilité que La planète des Singes se révèle une prophétie... À moins qu'on s'entête à continuer d'essayer de créer des chimères, comme on le fait déjà, en injectant des cellules cérébrales humaines à des f?tus de singe, bien entendu.

À la lueur de tout le bordel potentiel que tout ceci pourrait engendrer, peut-on m'expliquer pourquoi on désire tellement entrer en contact avec des formes de vie extra-terrestres?