Bié'
 
 
 

Le premier brasseur s'appelait Fardoche

Alex Ganivet-Boileau

Depuis la nuit des temps, l'être humain cherche à entrer en contact avec l'Absolu via sa capacité à s'insérer, par un orifice ou l'autre, toute chose ayant la capacité de créer un pont, un lien, une voie vers un voyage, plaisant ou non, dont l'ultime but est la consécration de soi, ou encore la négation d'un obstacle; l'atteinte d'un bonheur relatif, autrement dit.

Pour certains, cela passe par les substances opiacés, ou encore quelque champignon sporophore (mais gare à l'amanite phalloïde!), voire même de la gomme de conifère, pourquoi pas. Mais les plus communes et efficaces de ces expériences restent encore les boissons alcoolisées, de par leur relative facilité d'obtention.

Les experts se livrent encore à ce jour une guerre sans merci à savoir lequel, du vin ou de la bière, est venu avant l'autre. Chose certaine, la bière fut découverte très tôt dans l'histoire de l'humanité, probablement très peu de temps après la sédentarisation et les débuts de l'agriculture; les archéologues ont trouvé de très anciennes amphores vieilles de 5500 ans contenant des résidus pouvant être clairement identifiés comme étant de la lie de céréale, que vous savez peut-être être les dépôts ayant échappé (volontairement ou non) au filtrage suivant le brassage de la bière.

Selon les recherches des historiens, la bière fut découverte par accident, alors que nos ancêtres agriculteurs du croissant fertile s'étaient installés dans ce qu'on appelle bêtement de nos jours une «zone inondable». Leurs maigres récoltes de céréales (blé, orge, houblon, épeautre, sarrasin) étaient entreposées dans des jarres en terre cuite. Leur malheur survint lorsqu'il y eut une subite crue des eaux; leurs entreposages furent ainsi baignés pendant quelques jours dans les flots encore vierges de toute pollution.

Lorsque le désastre fut terminé, les agriculteurs retrouvèrent leurs céréales dans un bien piteux état: ayant été imbibées d'eau, les céréales étaient gorgées de levure, formant une sorte de pâte dégoulinante d'un liquide étrangement doré… Il est à parier que si ces hommes avaient été bien nantis et pourvus d'imposantes réserves, ils auraient tout bonnement jeté ces récoltes perdues dans ce qui leur servait de caniveau. Mais, le hasard faisant bien les choses, ces premiers fermiers de l'humanité n'étaient pas très bons, et devaient se contenter de ce qu'ils parvenaient à extirper d'un sol peu habitué à se faire dire comment faire pousser les choses. Qui plus est, ils vivaient dans un monde hostile où, par exemple, des bêtes féroces sans foi ni loi menaçaient constamment de leur sauter à la gorge pour dévorer leurs jugulaires saillantes. Pour nourrir leur famille, ces cultivateurs originels ne pouvaient pas se permettre de sacrifier les fruits de leur moisson, et se sont donc contraints à se nourrir de cette gadoue macéreuse de céréales ravagées par l'inondation.

Ils ont vite constaté que leurs repas devenaient beaucoup plus amusants. Malgré un goût amer, une étrange caresse descendait le long de leur gosier, réchauffant leurs mornes soirées. Ils devenaient soudain bien fringants, et même les plus frêles se découvraient des bribes de courage et de volonté. Ils ne grelottaient plus lorsque soufflait le vent du Nord et leur ardeur au travail s'en trouva décuplée. Les peines était désormais moins affligeantes, et les défaites moins cuisantes. Et que dire du fait que leurs enfants s'endormaient sans difficulté, et que leurs femmes devenaient soudainement bien plus faciles à convaincre d'aller au lit, enjouées et pleines d'entrain pour ce qui n'était auparavant pour elles qu'un dur moment à endurer. Qui plus est, et c'est sans doute le plus important, ce nouvel état d'ivresse permit à l'Homme d'avoir des moments de réflexion comme il n'en avait jamais eus; comme s'il prenait contact avec ses divinités, et qu'il se découvrait des talents de philosophe: il se rapprochait de l'Absolu.

L'Homme avait donc découvert la fermentation, mais comprit aussi qu'il ne devait pas en abuser et sombrer dans l'excès; le coma éthylique n'a rien de commode lorsque le soleil se lève et que vient le moment d'aller sarcler et bêcher le champ. Il en vint ainsi à pratiquer sa nouvelle trouvaille comme un art, en cherchant à raffiner son produit, tentant d'appliquer avant même qu'elle ne soit inventée la doctrine «boire moins, boire mieux». Il entreprit de répéter le processus «d'inondation» des céréales, cette fois-ci en en contrôlant les paramètres, en modifiant les quantités ou en essayant de nouveaux ingrédients, découvrant ainsi le maltage (processus consistant à contrôler la germination de la céréale en la faisant sécher et torréfier) et apprenant à développer une panoplie de levures. Et puisque les céréales en tant que telles étaient meilleures en pain qu'en gruau pâteux, il prit bien soin de presser le tout afin d'obtenir un liquide un peu trouble qu'il s'efforcera de filtrer, et qui deviendra sa boisson favorite pour les siècles à venir, celle qui l'aidera à atteindre son bonheur et à amoindrir son malheur: la bière!

Source: Mario D'Eer, L'atlas mondial de la bière, chapitre 1